Il n’aura pas échappé à votre sagacité qu’un nouveau genre musical est parti à la conquête des charts : la trap. Mais, me direz-vous, qu’est-ce que la trap ?

Il y a de fortes chances que ça ne soit qu’un feu de pailles. Que ça ne dure pas plus que les quelques dernières stupides sonorités récupérées par des grands producteurs qui envahissent régulièrement l’ensemble de la pop (Timbaland et son électro pourrie, David Guetta et sa turbine pourrie, Skrillex et son dubstep pourri). La trap est un peu un petit frère du rap. C’est facile de le reconnaître, c’est un peu toujours la même chose : peu de sonorités, un peu de percus à la boîte à rythme, des paroles lentes, répétitives, très vulgaires et violentes, pas de rimes, pas de rap technique, juste des grosses punchline qui font bien mal, dans une atmosphère sombre. En gros, ce n’est pas fait pour danser. C’est dark. C’est le souffle de la déprime sur le rap game. Je me suis même pris à rêver que la trap soit au rap ce que le nu-métal (Linkin park) a été au néo-métal au début des années 2000 : son chant du cygne. Fini le rap, finis les gros abrutis machos de merde qui exhibent leurs gros muscles tout fake avec des grosses voitures en chantant de la daube, et qui se pussy-fight la gueule au club de gym ensuite. La trap serait au rap ce que la cold-wave fut à la new-wave : le moment de la gueule de bois, un souffle punk sur un genre depuis longtemps moribond, vendu aux puissances du Grand Capital (Culturel).

MAIS. Il y a quand même quelque chose à en tirer, et notamment dans l’imagerie. Parce qu’à force d’écouter de la trap américaine / française / estonienne / russe / islandaise, je me suis rendu compte que quelque chose traversait l’ensemble du genre, et le différenciait largement de son grand frère le rap. Faisons un peu d’analyse sociologique.

 1) Passons sur le fait que la trap emprunte beaucoup de ces mouvements de danse au métal, justement. Qu’est-ce que le fameux « dab » – qu’on essaye de nous vendre comme une nouvelle « danse » à l’aune du twerk ou du krump – alors qu’il s’agit d’un mouvement débile ? Julius, le petit punk, est trop content d’amener ses danses étranges dans la trap, mais ce n’est rien d’autres qu’un petit moshpit adouci. Que dire, de Pharaoh, le trapeur russe, qui pogote tout seul dans la forêt ?

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 2) La forêt, justement. La trap change de lieu. On connaît les clichés du rap. 90% des clips de rap (de mauvaise qualité) racontent la même chose : je suis dans la cité, je fais des roues arrières en scooter, après je loue une voiture chère et des armes en plastique, et hop, pan-pan-cul-cul, je suis un gangster. Il y a évidemment la catégorie « gangster enrichi », et ça se passe au soleil avec des meufs à poil. Egotrip, etc. etc. Dans la trap, rien de tout ça. Que ce soit Pharaoh, donc, Tommy Cash, côté Europe de l’Est, les Islandais de Úlfur Úlfur [[oui, ça y est Gwen, j'en ai parlé !!]], mais aussi Butter Bullets qui adore le Haut Doubs, ou Vald… la trap, c’est dans la forêt, dans la nature. Pourquoi ? Parce que ça souligne le côté solitude qui colle à la dark vibe de la trap. Mais au-delà de ça : si le rappeur se délecte de sa réussite sociale, dont il profite comme un évergète auprès de son collectif, celui du ghetto, le trappeur, lui, est comme ces bourgeois qui adorent les paysages – justement parce qu’ils leur donnent l’impression que le monde est un "bien sans maître" dont on peut profiter librement, alors qu’ils passent leur temps à le privatiser : il est l’aboutissement de l’individualisme, la réussite qui se suffit à elle-même.

 3) Les vêtements ne sont plus un signe ostensible de pouvoir : au contraire du rappeur, qui porte de vulgaires colliers bling-bling – parce qu’il est different, comme 2 Chainz – le trappeur choisit son habillement avec soin, recherche la mode, la pièce qui fera la différence sur un casual chic et quelques basics. N’est-ce pas Sidi-Sid, qui fait une chanson uniquement sur son polo Ralph Lauren ?

 4) Et puis, globalement, même s’il y a plein de blacks et de rebeus qui font de la trap, Sadek et Brulux, etc, force est de constater qu’ils y a pas mal de toubabs. J’ai évidemment une théorie là-dessus, fondée sur des heures de lectures des commentaires youtube : les métalleux et autres têtes brûlés, orphelins des années 1990, avaient trouvé refuge, au début 2000, dans les groupes comme TTC, Svinkels, Fuzati ou Stupeflip (LE CROU !!!). Je peux le prouver : au concert du Klub des Loosers à Lyon en 2005, il n’y avait que des T-Shirt de métal. Et au concert de TTC, la même année, il y avait des pogos. Dans un concert de rap. Peut-être qu’avec les Vald et les Biffty, ce public, échoué depuis longtemps, se retrouve un port d’attache, à la recherche d’un nouveau Eminem de la punchline. Mais il faudrait que ça dure un peu plus qu’un été… et que les fans de trap n'aient pas 12 ans et demi.

Peut-être que nous sommes arrivés aux limites des possibilités d’hybridation musicale ? En tout cas, tous les cadors s’y sont mis. Et Booba, une fois de plus, ne s’en sort pas trop mal. MHD essaye déjà de rendre le truc dansant et marrant avec son Afrotrap, au risque que ce ne soit plus du tout de la trap.

Restait le mystère du très gros succès de PNL. J’ai écouté, beaucoup. J’ai ouvert mes chakras, pour comprendre ; comme j’avais fait pour Booba, percer le mystère du mécanisme du succès par une réelle empathie. Pour PNL, ça n’a pas marché. C’est juste de la GROSSE merde. Les paroles, le style, le clip, tout est nul à chier. Il m’a fallu des heures de discussion avec mes indics (oui, ok, mes élèves) pour que ça confirme ce que je pensais sur la trap. En substance, ça donnait : « ouais mais Monsieur, vous pouvez pas dire que PNL c’est de la merde, ils ont ralenti le truc. C’est plus posé. Il y a des émotions différentes. Ils disent leurs souffrances, leurs galères. Et puis ils font tout en indé, ça ça plait. Et ils parlent pas dans la presse. Limite on écoute pas les paroles, on s’en fout, y a juste les instrus qui défoncent sévère ».

Ça n’a pas répondu à ma question. Mais la trap est bien ce que je pensais : la fin de la récréation.