Bon, je suis au pied du mur : je dois m'atteler à expliquer pourquoi Lady Gaga est la meilleure artiste pop du monde. La Matthew Barney du synthétiseur. Ce sera un peu mon "Leave Lady Gaga alone" à moi.

Alors je vois déjà les fans de Madonna se pointer et dire : "ah non mais non, c'est Madonna qui a tout inventé, Lady Gaga n'est qu'une pâle copie". Outre le fait que si je les croisais dans la vraie vie, je pense que je leur dirais des choses pas très chouettes, je dois avouer que je n'ai rien de particulier contre Madonna. C'est juste qu'elle est moins intéressante, c'est tout. D'ailleurs, il suffit de voir ce que donnent des sous-vêtements couleur chair sur l'une et l'autre, et la discussion s'arrête. 

Choisir son camp

Ok ça compte pas : sur l'image de gauche, Stefani Germanotta a 24 ans ; sur celle de droite, Madonna Ciccone en a le double. Il y a parfois des airs de ressemblances entre les deux américaines-italiennes, surtout quand Lady Gaga essaye de s'enlaidir affreusement comme là.

Mado

Bon allez, j'arrête de déconner : c'est surtout qu'à mon avis, la comparaison ne marche pas du tout. Je vais vous le démontrer. 

La première fois que j'ai vu Lady Gaga, je suis passé complètement à côté. J'ai regardé Just Dance et honnêtement, je me suis dit : "encore une pisseuse comme Ke$ha ou Rita Ora qui veut occuper le trône de la pop mondiale". Puis j'ai vu Poker Face. J'ai un peu tilté, mais pas plus que ça. Lovegame m'a laissé froid, à part pour le gimmick mortel, impossible à enlever de la tête "Let's have some fun, this beat is sick, I wanna take a ride on your disco stick". Puis est arrivé Bad Romance. Et depuis, Lady Gaga caracole, sur les 11 clips que j'ai sélectionné, à 1 milliard 820 millions de views sur Youtube (beaucoup de chatons). Elle a dérobé le trône de Madonna, eclipsé toutes les autres et créer un univers pop sans pareil. Je vais essayer d'en résumer les traits fondamentaux en expliquant les trois mouvements qui guident la carrière de Lady Gaga : l'émancipation, le dénuement et la réconciliation.

1// L'émancipation

Les premiers clips de Lady Gaga, qui ne sont pas fantastiques du tout, ont été tournés par des sommités de la réalisation hollywoodienne comme Ray Kay, Melina Matsoukas ou Jonas Akerlund, des gens qui ont réalisé des clips pour Madonna, Rihanna, Rammstein ou Prodigy. Même si un certains nombres d'éléments propres à l'univers gaga-esque sont déjà présents, elle était alors soumise au diktat de l'esthétique MTV débile. Tout cela culmine avec le clip de Eh eh (nothing else I can say) qui est certainement son plus nul. A cette époque, en terme d'esthétique, Gaga hésite fortement entre ressembler à Cher (OMG!) ou à Christina Aguilera (OMFG!).

Cher

Finalement, elle choisit une troisième voie : ressembler à Marilyn Manson. Aurélien - un autre spécialiste de la pop mondiale - me posait un jour cette question frappée au coin du bon sens : "Est-ce que tu as déjà vu Lady Gaga et Marilyn Manson ensemble ? - Non ? C'est normal, car c'est la même personne". De nombreux aspects de l'esthétique de Lady pousseraient à le croire...

Gaga Manson

Il n'aura échapper à personne que les béquilles de Lady dans le clip de Paparazzi rappellent étrangement celles que Brian Warner (Manson) utilisait en live sur la chanson Kinderfeld de son album Antichrist Superstar. En même temps, il faut être fan de Manson ET de Gaga pour s'en rendre compte, donc le ticket d'entrée est assez cher. D'ailleurs, quand on tape "Marilyn Manson béquilles" sur google, c'est une photo de Lady Gaga qui sort. Coïncidence ? Je ne crois pas. Sauf qu'il existe effectivement une photo de Manson et de Lady Gaga ensemble, puisqu'ils ont fait un jam tous les deux. Zut.

Lady n'étant ni Cher, ni Aguilera, ni Manson, elle a donc tracé sa propre voie. D'abord, en virant les esclaves de MTV pour réaliser ses clips et embaucher des noboby, des potes à elle, qui apportèrent leur touche "underground", comme Steven Klein, Nick Knight ou Inez van Lamsweerde. Ensuite, elle a imposé sa patte, qui peut se traduire assez aisément par la récurrence de nombreux éléments, qui, quels que soient les réalisateurs, se retrouvent dans ses clips. Quelques exemples ici : 

a) les lunettes. Gaga voue un culte aux lunettes excentriques. Tous ses clips en regorgent, le top étant les "lunettes en clopes" de Telephone. J'imagine même pas son dressing à lunettes, je pense que Afflelou peut bien aller se faire fo*tre (il peut d'ailleurs bien aller se faire f*utre avec ses pubs pourries).

Lunette

b) les chaussures, de tous les types, de toutes les formes, mais de préférence les plus hautes possibles, pour compenser le 1,55 m de la lady. Un point important à noter : Beyonce et Lady ont fait Telephone ensemble et la première s'est alors dit que c'était classe de porter des shoes improbables. Mais le plagiat notoire ne donne pourtant aucun résultat, même quand on veut "Run the World". N'est pas Lady Gaga qui veut.

Beyo

c) le placement de produits. Que ce soit pour des alcools (Campari, Nemiroff),  les téléphones portables (Virgin Mobile) ou les ordinateurs et écouteurs (Beats pro), Lady Gaga, c'est un peu à la vodka ce que James Bond est à Rolex : un super représentant de commerce.

Placements

d) les chorégraphies de mains. Je crois que c'est ce que je préfère. Les chorégraphies de Lady Gaga sont déjà les meilleurs du monde, mais ses chorégraphies de mains sont tout simplement hallucinantes. Même quand on a un gros cul et qu'on ne sait pas danser, on peut reproduire ces magnifiques constructions spatiales. ça permet de faire "sourds-friendly", sans qu'on sache bien si on parodie Uma Thurman dans Pulp Fiction ou les mouvements les plus pointus de Laurieann Gibson, la chorégraphe de Gaga. D'ailleurs, en soirée, quand vous n'osez pas dire que vous êtes trop fanette de Lady, il suffit de faire deux ou trois mouvements bien spécifiques, et hop !, on sait que vous êtes membres des happy few.

Choré 01

e) les chorégraphies de bouche. Là on touche au génie. Lady gaga est la seule personne au monde à pouvoir danser avec sa mâchoire, et à avoir l'air crédible (dans Telephone et Applause).

Bouche 02

f) l'amour des pièces de métal et des greffes de menton. Comme Marilyn Manson, Lady éprouve le besoin systématique de se transformer, de se modifier et, je l'ai remarqué, surtout le menton et le bras gauche (voir Yoü and I et Paparazzi, notamment).

Menton 01

g) les rubis, sur elle, ou autour d'elle

Rubis

h) Les chapeaux géants, les robes géantes, les mitrailleuses, les dogues allemands et les flingues en or (de tout ça, je n'ai eu le courage de répertorier que la double apparition d'un flingue en or dans Alejandro et Judas).

Flingue 01

Petit à petit, à mesure que Gaga a réussi à se débarrasser des bouffons-réalisateurs, elle a imposé son style, ses goûts, son scénario, pour arriver à des chefs d'oeuvres pops et incompréhensibles comme Born this way. Si ce n'était que ça, nous aurions juste sous les yeux la trajectoire d'une artiste qui s'est, peu à peu, affranchie des canons trop étroits de la pop internationale. Mais c'est plus que ça.

2// Le dénuement. 

Reprenons à partir des éléments fournis au-dessus. Si on regarde à la file les quinze clips de Lady (ce que j'ai fait ce matin), l'image évidente d'un simple "non-conformisme" ne suffit pas. En réalité, ce à quoi on assiste, clips après clips, c'est à un dénuement, un dévoilement, une forme complexe de lâcher-prise. En effet, dans ces premiers clips, Lady Gaga est chamarrée, habillée, maquillée... petit à petit, et ce phénomène culmine avec Born this way, Stefani laisse de côté les apprêts. Plus de talons ; plus de robes ; plus de lunettes.  Malgré ses implants faciaux, Lady danse en slip et en soutien-gorge, dans le plus simple appareil, sans talon. Cette tendance avait commencé avec Bad Romance, où, pour la première fois, elle apparaissait sans maquillage, dissociée, en quelque sorte, de son personnage excentrique. Les clips sont certes de plus en plus baroques, mais Lady, elle, tout en jouant sur les signes de sa marque de fabrique, s'offre, en quelque sorte, plus confiante en elle-même, plus simple. Si on revient aux éléments cités au-dessus, tout devient clair : les lunettes sont autant un accessoire de mode qu'une manière de se masquer. Le dévoilement a lieu dans Alejandro, où Gaga, chaque oeil à son tour, finit par nous montrer son regard, presque sans maquillage. Même chose pour les "chorégraphies de mains" : que sont-elles, finalement, si ce n'est une manière de cacher son visage ? Mon père me disait d'ailleurs, quand je lui parlais de Lady Gaga, que le meilleur moyen de cacher qu'on est petite, grosse et moche, c'est encore de se maquiller de manière outrancière. Pas faux. ça détourne l'attention.

3// La réconciliation

Mais le plus important est là  : à aucun moment, quel que soit le clip, Lady Gaga n'est dominée par quelqu'un. Face à ses danseurs, omniprésents, elle est toujours une forme de guide, de mère. Ensemble, ils forment une masse compacte, une bande, dont Lady serait le chef naturel. Les danseurs se vautrent parfois dans le réconfort de son flanc ; elle est parfois portée en majesté ; mais jamais, jamais - comme c'est le cas avec l'immonde Mickey Circus - Lady n'irait s'abaisser à mimer un twerk vulgaire. Les hommes ne l'a dominent pas ; les femmes non plus. Et quand l'un d'entre eux fait mine de l'embrasser, comme dans Lovegame, au dernier moment, le mâle se transforme en femme. A part dans Yoü and I, les rares personnes qu'embrasse Gaga sont d'ailleurs des femmes (comme dans Paparazzi). Dans Telephone, l'apparition de Beyonce m'a fait réalisé une chose : au moment où la caméra se posait, à plusieurs reprises, sur l'opulente poitrine de la naïade afro-américaine, j'ai réalisé qu'il n'y avait jamais de cadrage explicite sur les seins ou les fesses de Lady Gaga. Au mieux voit-on son ventre. Mais dans le couple lesbien qu'elle forme avec Beyoncé dans Telephone, on sait bien qui tient la culotte. La lady réelle a déjà pris plusieurs fois position pour défendre l'homosexualité, notamment dans les débats autour de l'armée américaine, mais là n'est pas la question. C'est l'image renvoyée par l'ensemble des clips de Gaga qui compte : personne ne l'a domine ; elle domine, en vinyle, en cuir, en skaï. Et quelle que soit la vulgarité de certaines chorégraphies, il n'y a, au fond, rien de sexuel : Alejandro est clair de ce point de vue-là. Les danseurs, bodybuildés en talons, dansent pour elle ; mais ils ne dansent pas avec elle et jamais elle n'est seule à seule avec un éventuel partenaire. C'est très malin. ça permet à tous ses fans d'imaginer que c'est avec eux qu'elle danse ; avec eux qu'elle se laisse aller... 

Je parle de réconciliation, car, seule dans la tour d'ivoire de sa domination, Gaga finalement, arrive à la faveur de cette aventure artistique à faire la paix avec deux aspects de sa personnalité. Le premier, le plus évident, est son caractère de "monstre". Ce n'est pas pour rien qu'elle appelle ces fans les "little monsters" et elle-même la "mother monster" (comme Slipknot l'avait fait dix ans avant elle en appelant ces fans les "maggots"). Dans Born this way, le message nous dit finalement "nous ne sommes pas nés dans la norme WASP, mais on s'en fout" : entre marginaux, on s'accepte. C'est ce qui explique en partie pourquoi les fans de Gaga l'adorent tant : alors que Miley mon cul et Ke$ha la fausse alcoolo renvoient, bon an mal an, une image de la contre-culture conformiste américaine, Gaga accepte ses fans dans leurs défauts, leurs fractures et leur marginalité. C'est le créneau Mylène Farmer. 

La deuxième réconciliation, un peu moins évidente, est celle que Gaga opère avec sa propre féminité. Le moins qu'on puisse dire, avec elle, c'est que si elle est sexy, elle n'en est pas nécessairement féminine : les chorégraphies, notamment, très heurtées et saccadées, n'ont jamais rien de langoureux, de suave ou de lascif. Elles sont souvent violentes, "masculines". Jambes écartées, pelvis en avant, Lady Gaga, d'une certaine manière, "en a". Et tout comme ses chorégraphies de main lui servent à cacher son grand pif, le fait de donner des coups de reins en attachants des hommes à des lits lui permet de ne pas mettre en avant sa féminité. L'ensemble culmine dans Yoü and I, où la réconciliation passe par l'exclusion d'un double masculin - Jo Calderone - pour que Gaga assume enfin son côté blonde. Une dissociation, en somme. Ce n'est pas pour rien si dans trois de ses clips, elles assassinent l'amoureux musclé que l'hétéronormation hollywoodienne lui a collé dans son lit (Paparazzi, Telephone, Bad Romance). En même temps qu'elle finit par accepter sa marginalité, elle accueille aussi la pluralité de ses identités genrées.

Homme

Tout cela, finalement, explique pourquoi elle est cent coudées au-dessus des autres : au lien de nous fournir un modèle hétéro et conformiste, où l'important est de s'éclater sur le dance-floor pour oublier nos vies de merde, Gaga exprime des émotions profondes et un modèle genré complexe, entre la femme-star-sexuelle-seule-inaccessible-et-fragile et la mère-difforme-et-confiante-prête-à-accepter-et-protéger-ses-"little-monsters". Dans Marry the night, durant de longues minutes sans musique, Gaga nous livre sa vérité : "Je veux être une star" (...) "parce que je n'ai rien à perdre". Et petit à petit, à mesure qu'elle se transforme elle-même en une oeuvre d'art, elle nous emmène progressivement dans sa quête d'équilibre : comme une psychothérapie pop d'une dizaine d'années.

"Pop culture was in art, now art's in pop culture in me". CQFD.

Tableau