Bon, non seulement ça fait un mois que j'ai rien pondu, mais je vais pas me faire des amis avec cet article (très long).

Tous les matins, quand je me lève dans ma banlieue, je fais face à tout plein de magnifiques T-Shirts : "le rap, c'était mieux avant" (so 2011, je sais). Alors je me suis mis à réfléchir au fait de savoir, si, dans le rap/hip-hop, il y avait vraiment eu quelque chose de bien du point de vue clipistique. Je parle pas de musique, hein, où il y a des trucs tout à fait sortables, ultra-minoritaires, que tous les mecs du 15ème arrondissement qui se prennent pour des MCs aiment à citer en soirée pour améliorer leur street-credibility ("Nan mais tu comprends, le "Wu" c'était tellement fraaaaaaiiisss"). Alors qu'ils écoutent La Fouine en cachette. 

Je me suis dis qu'il fallait une étude globale sur la question, et j'ai donc décidé de faire rentrer 20 clips (pour les vingt ans qui nous séparent de 1993) dans une machine à analyser les thématiques de clips (moi). Je vais pas faire une liste, ce serait trop long, mais on peut tout mélanger pour faire une bonne indigestion : rap ricain et rap français (voire rap allemand), bling-bling, hardcore, conscient, etc. tout sauf le R'n'B, qui a développé sa propre esthétique (ô combien riche) : donc, partons sur Snoop Dogg, du NTM, du Wu-Tang, du I am, du TTC, du B2oBA, du Rohff, du MC Jean-Gab1, du ce que tu veux, du Shawn Carter, du Eminem, du Kery James, du Jedi Mind Tricks, du Dr. Dre... Je m'étais fait chier, une fois, à rentrer toutes les paroles de Britney Spears dans un "Tag Cloud", une grosse machine qui fait ressortir les mots les plus importants. ça donnait ça : 

Britney Cloud

Toute cette richesse culturelle me dépasse. Faisons pareil pour le rap. Si on met de côté le rap conscient, on peut dire que tout se résume à quelques idées simples, voir un peu débiles sur les bords : le sexe, les grosses voitures, les gros flingues, l'argent et la drogue. Le tout reprend TOUJOURS la même structure narrative, qui en partant du ghetto, finit par arriver à la célébrité légèrement désabusée et hédoniste. Je ne m'intéresse pas à la profondeur du discours (les sociologues le font très bien), ni aux multiples contradictions contenues dans l'ascension des méchants rappeurs tout en haut de l'échelle symbolique de notre monde moderne, qui finissent par revenir dans leur cité pour montrer à quel point tout le monde peut grimper comme eux, sauf qu'en fait ça ne marche pas. Merci le self made man.

 Je vais plutôt essayer de faire une typologie. Ce sera bien plus chiant. Mais ça permettra de voir que, en partant du même patron, en changeant quelques habits, ça vous donne toute une palette de merveilleux petits rappeurs différents (en apparence).

1) Le rappeur "drogué". Bon, le meilleur d'entre tous, c'est évidemment Snoop Dogg, devenu Snoop Lion. Je ne crois pas avoir vu un clip où il n'y ait pas une grosse volute de fumée qui sorte de sa bouche. Calvin Cordozar Broadus Jr., du haut de ces 1,93 mètre, nous enchante de son humour depuis longtemps. Le problème, c'est quand des rappeurs allemands de la banlieue de Berlin décident de déclarer leur amour à la "médecine verte". Tout de suite, je sais pas pourquoi, ça fait pas le même effet.

2) Le rappeur qui aime le sexe et le pratique volontiers (au moins dans ses paroles). Alors là, il y en a toute une tripotée. Je reviendrais pas sur le clip très "thaïlandais" de Seth Gueko (Sexationnel). Entre la sextape bien orchestré de Snoop (toujours lui), les frasques sucrés de 50 Cent, et des milliers de clips tous plus mièvres les uns que les autres, où le rappeur au grand coeur séduit sa biatch... On peut tout de même signaler que TTC, avec Girlfriend avait sublimé le genre des bâtards sensibles (malheureusement sans clip), et que Fuzati, lui, continue tranquillement à montrer qu'un rappeur sans meuf (Marie-Charlotte), c'est mieux. L'ensemble du rap peut alors se lire comme une immense déclaration d'amour féministe à l'être aimée.

3) Le rappeur ghetto-hardcore-méchant. Je crois que la première fois que j'ai vu ce clip de DMX, j'ai perdu espoir dans une partie de l'humanité. Heureusement, Rick Ross était là pour en remettre une couche sur le côté "chef de clan" qui se la pète évergète (chercher dans le dico). J'adore ce côté, "j'ai dû devenir méchant pour devenir bon". Côté français, ça demande pas mal d'argent pour acheter des armes et faire semblant d'être top ghetto. En Allemagne, il préfère les haches, avec le meilleur rappeur hardcore (allemand) du monde : Tony-D. A noter que pour augmenter votre crédibilité ghetto, le clip en noir et blanc est un must ; mais le clip en noir et noir, c'est encore mieux !

4) Le rappeur roi du monde. C'est une catégorie apparue assez tard, consubstantielle de la consécration du hip-hop comme musique pop à l'échelle internationale. Le roi, vous le connaissez, c'est Jay-Z, qui nous demande de "regarder son trône" et qui découpe des voitures très très chères parce qu'il s'ennuit, avec son copain Kanye West (il faut dire Kanié West, j'ai appris ça aux States). Ils font aussi du shopping à Paris. Dr. Dre était pas mal, et Timbaland, a essayé - pendant beaucoup trop longtemps - de jouer le mec en costard qui contrôle la mauvaise musique électro-rap.

5) Le rappeur-rigolo. C'est de loin la catégorie la plus super. Il manie la dérision, comme Eminem, l'humour gras, comme Eminem, et aussi l'auto-critique, comme Eminem. Et même le pastiche, comme les Beastie Boys. Alors là attention, vous allez me dire que je suis discriminant, et que seuls les blancs-(becs) pourraient faire du rap drôle. Que nenni, car Kid Cudi est là pour nous faire rire, et bien sûr - bien que d'une manière un peu plus étrange - Tyler the Creator.

6) Le rappeur qui aime sa maman, et qui le lui dit. Au choix, en version française, avec l'inénarrable La Fouine (piège), mais la version allemande, Sido, est quand même assez mortelle.

7) Le rappeur bling-bling-pimp. Déjà, quand NTM avait sorti "Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu", les fringues de Joey Starr posaient question. S'en sont suivi une longue décennie de fringues ignobles, avant que Pharell Williams, a lui tout seul, apprennent au rap à s'habiller classe - que Kanye West fasse semblant d'y arriver - et que Stromae européanise le tout

8) Le rappeur-samouraï, qui contrôle sa rage pour construire le changement social à coup de Kaméhaméha. C'est un peu le revers du kawaï. Evidemment, I Am en a été le plus grand représentant, mais on peut trouver ça chez Orelsan (en mode geek) ou chez Kery James (en mode sérieux). Et le Wu Tang bien sûr.

9) Le rappeur-retour-aux-sources. ça, ça marche moyen pour les rappeurs afro-américains, parce que ça demanderait de faire vraiment de la génétique des populations. Mais pour les Français, qui toute leur enfance ont été envoyés au bled quand ils étaient punis ("Darbblllléééé"), c'est le passage obligé : retourner aux racines, pour montrer qu'on est resté intègre. B2O l'a fait ; Youssoupha l'a fait ; Didier Super l'a fait.

10) Le rappeur-qui-a-réussi-et-s'est-rangé-et-le-montre-parce-qu'il-faut-se-ranger. Kery est toujours là pour montrer l'exemple, mais ça n'empêche pas Psy 4 de la Rime de chanter en mode Bayrou pour crier son envie de payer l'ISF. Là encore, Sido est pas mal côté allemand, puisqu'il chante, sans problème : "Ich habe geschafft, Ich habe keine Hunger mehr" (j''ai réussi, je n'ai plus faim").

Bon, on pourrait continuer. Mais une fois que vous avez tout ça, il ne vous reste plus qu'à faire comme pour les films de Luc Besson : vous appuyez sur un bouton, et ça vous sort un clip tout fait, qui recouvre toutes les possibilités de tous les clips de rap jamais tournés. 10 puissance 10, ça fait combien ?

Allez, quand même, un clip de rap qui vaut la peine ? C'est en-dessous.